Apprenez à vous séparer de votre enfant

Se Séparer De Son Enfant
Une journée à la crèche, une semaine en classe verte… C’est toujours avec un pincement au cœur, voire un sentiment d’arrachement, que l’on se sépare de son enfant. Comment « défusionner » en douceur ?

« Un jour, en allant chercher ma fille à l'école, je rencontre une mère à l'air atterré, raconte Claire. Au bord des larmes, elle m'explique qu'elle ne vit plus parce que son fils de 10 ans part en Angleterre avec sa classe la semaine suivante, pour 15 jours, alors qu'il n'a jamais dormi hors de chez lui ! Evidemment, le gamin, lui, était ravi, et le séjour s'est très bien passé... »

A l'instar de cette mère angoissée, de plus en plus de parents, et surtout de mères, éprouvent des difficultés à se séparer de leur enfant. Lorsque vos enfants partent en vacances sans vous, êtes-vous confiant ou inquiet seule une personne sur deux répond « confiant », les parents inquiets étant presque aussi nombreux : 44 %.

"Sans moi, mon enfant n'est rien"

Plusieurs raisons à cela. Tout d'abord une ambiance pessimiste. La pédophilie, le chômage, les catastrophes... tout porte à craindre le monde extérieur. Les faits de société entrent en résonance avec une propension à l'angoisse.  L'inquiétude générale, qui a beaucoup augmenté ces dernières années, rend le départ plus difficile. Or, la séparation fait partie des expériences de la vie.

Autre raison : le propre vécu des parents.  La séparation avec un enfant réactive parfois chez les parents des séparations subies, traumatisantes, qu'ils ont connues enfants, des séparations de deuil, d'abandon.

Il n'est pas rare de trouver, chez des parents qui ont du mal à quitter leur enfant, des situations de séparation mal vécue dans leur propre enfance. Par ailleurs, certaines mères qui travaillent culpabilisent beaucoup, car elles sont souvent absentes, passent peu de temps avec leurs enfants et ont du mal à les laisser partir.

Enfin, le désir de prolongement narcissique des parents, en particulier de la mère, a vite fait de s’insinuer subrepticement dans l'inconscient, et de s'y ancrer. La crainte d'être dépossédée de son enfant va avec une angoisse de perte et une angoisse de mort.

Certaines mères ont peur, en confiant leur enfant, de perdre un morceau d'elles-mêmes. C'est d'ailleurs ce qui se produit lors du baby-blues : la mère n'est plus "pleine" de son enfant. S'ajoute aussi le fantasme de la toute-puissance de la mère

« Je suis toute-aimante pour lui. Comment va-t-il faire sans moi ? »  C'est quand une mère arrive à se dire « Lui, c'est lui, et moi, c'est moi » que la séparation intérieure est faite.  

II arrive que l'enfant soit une nécessité pour la survie personnelle de la mère. Une justification de son existence... « Sans moi, mon enfant n'est rien. » L’enfant est alors mis au service des propres inquiétudes de la mère. Il peut aussi être pris en otage dans le couple : si l'enfant part, il n'y a plus de couple. Ce sont souvent les mêmes femmes qui ne peuvent se séparer de leur enfant et qui sont incapables de dire "non" : dans les deux cas, elles ont peur de perdre l'affection dont elles sont l’objet si elles disent non. Affection et satisfaction immédiate vont de pair.

Éviter les transferts d'angoisse

Y a-t-il un profil type du parent qui ne peut se séparer de ses enfants ?

On relève du moins trois situations fréquentes qui favorisent ce genre d'attitude. Des parents qui ont été troublés un temps par la maladie de leur enfant, qu'il s'agisse de l'asthme, d'un problème cardiaque, d'une réanimation néo-natale, ont pu mobiliser une très forte inquiétude.

Même si tout va bien, ils gardent une attitude anxieuse. Ils se lèvent la nuit pour voir si leur enfant respire bien, ne veulent pas le laisser partir... Cette inquiétude peut inquiéter l'enfant. On entre alors dans un cercle vicieux. Une consultation peut permettre aux parents de se délivrer de l'angoisse accumulée, et les aider à décoller du traumatisme initial par la parole.

Autre cas : la mère angoissée et pessimiste de nature. Celle qui, quoi qu'il arrive, s'angoisse. Pour celle-ci, la surveillance de son enfant par d'autres ne sera jamais suffisante. Grandir dans un tel contexte va rendre l'expérience de séparation très difficile. La mère ne peut imaginer que son enfant soit différent d'elle, elle lui prête sa propre imagination. Si on ne fait pas confiance à l'enfant, il va alors douter de lui.

Prenez deux mères dans un square regardant leur enfant tomber. L'une dit : "Ce n'est rien", l'enfant se relève et repart jouer. L'autre dit : "Tu tombes tout le temps, fais attention ! " Et l'enfant a peur, parce qu'il ressent très follement les angoisses de sa mère.

Enfin, troisième situation engendrant des difficultés de séparation, les familles où il y a défaillance de la fonction paternelle. Par essence, le père a un rôle de tiers par rapport au duo mère-enfant.  II donne un passeport pour aller vers l'extérieur. II fait passer l'enfant du familial au social. Il est l'ouverture vers le social. II a un rôle régulateur de la relation mère-enfant. Certains ne jouent pas leur rôle, ils démissionnent. Et la mère a tout loisir de poursuivre une relation fusionnelle avec son enfant.

L'enfant doit garder son jardin secret

Or l'enfant a besoin d'autonomie pour grandir. Pour devenir lui-même, et ne pas être un simple clone de ses parents, il a besoin d'un jardin secret que ces derniers n'ont pas à violer. Il doit se sentir crédité d'une confiance en lui pour aller de l'avant.  Nous n'avons pas tout pouvoir sur la vie intérieure de notre enfant. Il faut accepter qu'il puisse avoir une indépendance vis-à-vis de nous.

Parfois, probablement pour rassurer les parents et répondre à leur désir de tout savoir sur la vie de leurs enfants, on a construit des écoles aux murs transparents. Ce n'est pas bon ! Autrefois, c'était l'enfant qui regardait par le trou de la serrure. Aujourd'hui, ce sont les parents. Mais c'est de l'indiscrétion.

Souvent, avec l'ordinateur, la vidéo-conférence, les parents suivent minute par minute ce que font leurs enfants. Or, la séparation, c'est d'avoir son espace à soi.

En effet, à vouloir surprotéger l'enfant, il y a danger. S'il se dit « Je ne peux rien faire en dehors du regard de mes parents », il risque de développer à court et à moyen terme des comportements d'inhibition, d'angoisse, voire de révolte.

Les problèmes d'attachement ne seront pas les mêmes selon qu'ils apparaissent dès la grossesse et perdurent, ou qu'ils surviennent plus tard, lors d'un accident ou d'une maladie par exemple.

S'ils sont précoces et intenses, cela va follement organiser la personnalité. L'enfant pourra parfois même souffrir de doutes importants sur lui-même, de pathologies psychosomatiques comme l'eczéma ou l'asthme, voire de névroses d'angoisse, d'insomnie... Si les parents sont trop inquiets, les enfants préfèreront s'occuper des angoisses de leurs parents : ils seront extrêmement culpabilisés.

Si la symbiose mère-enfant est toute naturelle dans les premières semaines, au fil du temps elle doit se réguler et évoluer : il y a des moments avec bébé et des moments sans. Si la fusion reste identique, à terme, des problèmes risquent de voir le jour et de perdurer à l'adolescence, mais aussi, plus tard, en couple. Il n'est pas rare de voir des adolescents ou des adultes souffrir d'affections dermatologiques liées ce type de problème. Ou alors, à l'opposé de l'inhibition, des comportements de révolte peuvent apparaître. Dès que l'âge lui donnera un peu plus d'autonomie, l'enfant s'arrangera pour rentrer plus tard, en pensant : « Ils ne me tiennent plus, je fais ce que je veux. »

Enfant Part Seul
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Une séparation "post-it" et non "colle-glue"

Alors que faire ? Il n'existe pas de guide "séparation mode d'emploi", mais quelques principes de base demeurent.

Le premier : On n'élève pas ses enfants pour soi;

Le second : L'apprentissage de l'autonomie est indispensable, mais il doit se faire en douceur. Si, pour le bien de tous, la séparation parent-enfant est nécessaire, elle ne doit pas être forcée. Ce qui est important, c'est que la séparation ne soit pas un arrachement où l'un et l'autre y laissent des morceaux. Il faut une "séparation post-it", et non "colle-glue" où l'on arrache tout.

Au début, la séparation ne doit pas durer longtemps et doit s'organiser en douceur. Le tout-petit a besoin de sa mère (et la mère du petit). Il y a un temps pour tout. S'il a du mal (ou si vous du mal), ne forcez pas ! La sociabilisation attendra. Car une sociabilisation précoce peut entraîner une rupture précoce. Ce n'est pas grave de se séparer, mais cela doit être préparé, aménagé.

Car si l'enfant est toujours en souffrance, il ne pourra pas profiter pleinement de son autonomie. Et la mère le vivra d'autant moins bien. C'est d'ailleurs tout l'intérêt des périodes d'adaptation dans les crèches, tout aussi utiles à la mère qu'à l'enfant. Elle sera d'autant plus sereine qu'elle sera satisfaite du mode de garde de son enfant.

Attention aussi à ne pas décider de la séparation pour la séparation. A se comporter à l'inverse de ce que l'on est, il y a danger de décalage. Il faut un juste équilibre entre l'intellect et les "tripes". Enfin, si malgré l'exemple des amies, les discours des belles-sœurs, et les regards culpabilisants des maîtresses, c'est plus fort que vous, vous n'y arrivez pas alors que votre enfant grandit, c'est qu'il est peut être temps de faire le point : n'hésitez pas à consulter un pédopsychiatre ou un psychologue. Ne serait-ce qu'une fois, pour vous faire votre propre idée, avoir un retour de l'extérieur, et résoudre des problèmes sous-jacents qui seraient liés à votre couple ou à votre enfance.

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